Une consultation ouverte en ligne est devenue le réflexe de nombreuses collectivités engageant un projet de territoire, un plan climat ou une révision de plan local d’urbanisme. Le dispositif est peu coûteux, visible, et il produit un volume de contributions qui donne le sentiment d’avoir entendu la population. Il faut pourtant distinguer deux choses : ce que disent ceux qui ont répondu, et ce que pense l’ensemble des habitants. Ce ne sont pas les mêmes résultats, et l’écart n’est pas aléatoire.
La consultation ouverte mobilise ceux qui se mobilisent déjà
Une consultation ouverte repose sur l’auto-sélection : répond qui a vu l’annonce, s’est senti concerné, a disposé du temps et des moyens techniques, et a estimé que son avis pouvait peser. Chacun de ces quatre filtres écarte une partie de la population, et il les écarte dans le même sens. Le résultat n’est pas une image atténuée de l’opinion générale : c’est une image de la fraction déjà mobilisée, souvent plus diplômée, plus connectée et plus concernée par le sujet que la moyenne.
Ce que dit l’Insee du niveau de compétences numériques
L’Insee mesure en 2025 que 34 % de la population de 16 à 74 ans n’utilise pas Internet ou ne maîtrise pas les notions de base dans au moins un des cinq domaines de compétences numériques retenus par l’indicateur européen. Cette part baisse depuis 2021, où elle atteignait 38 %, mais elle reste massive. Dans le détail, 7 % des 16-74 ans sont en situation d’illectronisme, dont 5 % de non-internautes et 2 % d’internautes sans aucune compétence, et 27 % ont des compétences numériques faibles. Une consultation exclusivement en ligne s’adresse donc, au mieux, aux deux tiers de la population adulte.
L’âge, premier facteur d’écart
Le niveau de compétences décroît fortement avec l’âge. Chez les 60-74 ans, 17 % sont en situation d’illectronisme et 38 % ont des compétences faibles. Chez les moins de 45 ans, ces proportions tombent respectivement à 2 % et 21 %. Au-delà de 74 ans, 82 % des personnes manquent de compétences numériques et 49 % ne sont pas internautes. Sur des sujets où les personnes âgées sont directement concernées, adaptation du logement, mobilités de proximité, offre de soins ou services publics, une consultation dématérialisée écarte précisément la population visée.
Le diplôme, second facteur d’écart
À âge comparable, le niveau de diplôme reste déterminant. Parmi les 60-74 ans titulaires au plus d’un CAP ou d’un BEP, 15 % sont en situation d’illectronisme et 47 % ont des compétences faibles, contre respectivement 2 % et 18 % parmi les titulaires d’un diplôme de niveau bac+3 ou plus. Chez les 44 ans ou moins titulaires au plus d’un CAP ou d’un BEP, ces proportions sont de 3 % et 37 %, contre moins de 1 % et 8 % parmi les diplômés du supérieur long. Le biais numérique se superpose donc à un biais social déjà présent dans toute démarche participative volontaire, et les deux se cumulent au lieu de se compenser.
Ce que l’auto-sélection fait aux résultats
La conséquence pratique est simple : une consultation ouverte mesure une intensité de mobilisation, pas une répartition d’opinions. Elle indique quels sujets font réagir, quels arguments circulent et quels groupes se sont organisés. Elle ne permet pas d’écrire qu’une proportion donnée d’habitants est favorable à une mesure, parce que le dénominateur n’est pas la population. Publier un pourcentage issu d’une consultation ouverte comme s’il s’agissait d’un résultat représentatif expose la collectivité à une contestation légitime au moment de la décision.
Le dispositif mixte : mobilisation et représentativité
La réponse opérationnelle consiste à conserver la consultation ouverte pour ce qu’elle apporte, l’expression et la remontée d’arguments, et à lui adjoindre une enquête sur échantillon représentatif de la population concernée, construite par quotas et administrée selon plusieurs modes de recueil, dont le téléphone et le face-à-face pour atteindre les publics éloignés du numérique. L’enquête donne les proportions, la consultation donne les arguments et les cas particuliers. La combinaison coûte davantage qu’un questionnaire en ligne seul, mais elle sécurise la décision qui suivra, et elle prépare son évaluation ultérieure.
Le contre-argument : la consultation ouverte a sa valeur propre
Il serait excessif de disqualifier la consultation ouverte. Elle remplit une fonction que l’enquête ne remplit pas : elle offre un droit d’expression à qui souhaite l’exercer, elle fait émerger des propositions qu’aucun questionnaire fermé n’aurait anticipées, et elle constitue un acte politique de mise en débat. Sur un projet d’aménagement, les contributions détaillées d’usagers directement concernés valent souvent mieux, pour la conception, qu’un pourcentage général d’adhésion. L’erreur n’est pas d’organiser une consultation ouverte : elle est de lui faire dire ce qu’elle ne peut pas dire, et de s’en servir comme d’un sondage.
Ce qu’il faut retenir
Un tiers des adultes de 16 à 74 ans manque de compétences numériques, et cette proportion dépasse la moitié chez les plus âgés. Une démarche exclusivement dématérialisée écarte donc structurellement une partie de la population, souvent celle que le projet concerne le plus. Trois décisions permettent d’éviter la contestation : annoncer explicitement le statut du dispositif, ouvert ou représentatif, prévoir au moins un mode de recueil non numérique, et ne publier de proportions que lorsqu’elles reposent sur un échantillon construit. Nos travaux de consultation citoyenne et notre ressource sur l’enquête auprès des habitants détaillent ce partage des rôles.