En dix-huit mois, les projets de centres de données ont changé d’échelle en France. Fin 2024, RTE recensait une quarantaine de projets totalisant environ 5 gigawatts de capacité réservée. En mai 2026, ce sont près de 18 gigawatts pour environ quatre-vingts projets. Ce facteur trois ne concerne pas seulement le gestionnaire du réseau : il déplace le débat vers les territoires, où se décident le foncier, l’eau, l’emploi et l’acceptabilité.
Où en est-on réellement
Environ 300 centres de données sont déjà présents en France en 2026. La grande majorité est raccordée aux réseaux publics de distribution, pour des puissances de quelques mégawatts. Huit seulement sont raccordés directement au réseau à haute et très haute tension de RTE, pour une puissance cumulée de 800 mégawatts. Leur consommation totale est estimée à environ 10 térawattheures, soit environ 2 % de la consommation annuelle française d’électricité. On part donc d’une base modeste, ce qui explique que le sujet ait longtemps échappé au débat local.
Deux régions concentrent l’essentiel
La géographie est très concentrée. L’Île-de-France rassemble environ 7 gigawatts de capacité réservée, portée par la proximité des sièges sociaux et des services de cloud. Les Hauts-de-France en totalisent environ 6, en raison de la proximité des grandes capitales européennes et de la présence d’un acteur historique. La majorité des projets sollicite une puissance de 100 à 200 mégawatts, soit l’équivalent de la consommation électrique d’une ville comme Le Mans ou Saint-Étienne. Une dizaine de projets visent des puissances supérieures à 400 mégawatts. En Île-de-France, la puissance demandée, environ 6,5 gigawatts, avoisine la puissance moyenne actuelle de toute la région, environ 7 gigawatts.
La puissance demandée n’est pas la consommation à venir
C’est le point le plus mal compris du débat public, et celui que les élus doivent maîtriser. Les puissances réservées ne sont pas utilisées immédiatement. Les opérateurs estiment qu’il faut dix à quinze ans pour atteindre environ 80 % de la consommation correspondante, l’installation des processeurs se faisant au fur et à mesure du développement des usages. RTE constate d’ailleurs que les centres raccordés à son réseau depuis deux à trois ans ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance qu’ils avaient demandée. Les 20 % restants de la capacité réservée constituent des marges de sécurité. Confondre gigawatts réservés et térawattheures consommés conduit mécaniquement à surestimer l’impact d’un facteur quatre ou cinq.
Ce que dit la trajectoire officielle
Dans son bilan prévisionnel 2025-2035, RTE retient une consommation comprise entre 15 et 20 térawattheures en 2030, soit environ 3 % de la consommation française, puis entre 23 et 28 térawattheures en 2035, soit environ 4 %. C’est une multiplication par trois de la consommation actuelle, calculée en supposant que tous les projets annoncés ne se réaliseront pas. À titre de comparaison, la France a exporté environ 20 % de sa production électrique en 2025, pour la deuxième année consécutive, avec une production décarbonée à plus de 95 %.
Le raccordement devient un sujet d’aménagement
Raccorder un centre de données situé à dix kilomètres du réseau à 400 000 volts suppose de poser environ 2 000 tonnes de câbles, souvent d’agrandir un poste électrique ou d’en créer un. Pour éviter la multiplication des ouvrages, RTE déploie le dispositif de zones d’accueil mutualisées, qui développe le réseau sur un secteur donné puis répartit les coûts entre les futurs utilisateurs : environ 1 200 mégawatts prévus dans le sud de l’Île-de-France et environ 500 mégawatts dans la zone de Plan-de-Campagne, pour environ 300 millions d’euros d’investissement. L’État a par ailleurs identifié une soixantaine de sites propices, en tenant compte du foncier, des capacités de raccordement et, explicitement, de l’acceptabilité locale et environnementale.
Le contre-argument : n’est-ce pas une affaire d’ingénieurs ?
On peut objecter que la question est technique et nationale, et que la concertation locale ne fait que retarder des projets déjà arbitrés. L’argument sous-estime deux réalités. D’une part, l’acceptabilité figure désormais parmi les critères officiels de sélection des sites : elle n’est pas une formalité mais un paramètre de faisabilité. D’autre part, les inquiétudes exprimées portent rarement sur les gigawatts. Elles portent sur l’usage du foncier agricole, sur l’eau de refroidissement, sur le nombre réel d’emplois locaux et sur le bruit. Ces questions ne se traitent pas avec un bilan prévisionnel : elles se traitent en les mesurant.
Ce qu’il faut retenir
Trois décisions s’imposent aux exécutifs concernés. Première décision : distinguer publiquement la capacité réservée de la consommation attendue, faute de quoi le débat s’ouvrira sur un chiffre faux. Deuxième décision : identifier les contreparties attendues localement, en emploi, en fiscalité, en chaleur récupérée, avant l’annonce du projet et non après. Troisième décision : mesurer le niveau d’acceptation et ses conditions au sein de la population concernée, à l’échelle de la commune d’implantation et non du département. Voir notre expertise énergie, nos travaux sur l’intelligence artificielle dans les services publics et notre dispositif de consultation citoyenne.