Deux enquêtes officielles interrogent la même population, sur le même sujet, la même année, et publient des taux de renoncement aux soins qui varient du simple au double. Ce n’est pas une anomalie : c’est la conséquence mesurée de la formulation des questions. La DREES l’a établi expérimentalement, et cette démonstration a des conséquences directes pour toute collectivité qui commande un diagnostic santé.

Sources. Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), « La mesure du renoncement aux soins est très sensible à la formulation des questions », DREES Méthodes n° 10, août 2023 ; enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie (SRCV) de l’INSEE ; enquête santé européenne EHIS ; Baromètre d’opinion de la DREES.

Une expérience conçue pour isoler l’effet de la question

Pour tester l’effet de la formulation, la DREES a introduit le sujet du renoncement aux soins dans son Baromètre d’opinion en découpant l’échantillon en sous-échantillons constitués aléatoirement, chacun recevant une rédaction différente de la même question. Le protocole neutralise ainsi tout ce qui n’est pas la formulation : même période, même terrain, mêmes profils.

Le résultat est net. Selon les sous-échantillons, le taux de renoncement varie entre 7,7 % et 18,8 %, soit un rapport de 1 à 2,4. Un écart de cette ampleur dépasse très largement les marges d’erreur d’échantillonnage.

Mesure
Taux de renoncement aux soins obtenus selon la source et la formulation
Baromètre, formulation haute18,8 %Baromètre, formulation basse7,7 %SRCV, mesure large4,4 %SRCV, mesure restreinte3,1 %
Source : DREES, DREES Méthodes n° 10, août 2023.

Deux enquêtes, deux conventions de mesure

Les écarts ne tiennent pas seulement à la rédaction d’une phrase. Ils tiennent à des conventions différentes. Dans SRCV, les termes de besoin et de renoncement ne sont jamais employés : on interroge le fait d’avoir retardé des soins dont la personne a eu besoin, et le motif n’est demandé que dans un second temps. Dans EHIS, le renoncement est d’emblée décliné selon trois motifs seulement : délais d’attente trop longs, éloignement géographique ou difficulté d’accès, et raisons financières.

Ces choix ne sont pas neutres. La fourchette issue du Baromètre, entre 7,7 % et 18,8 %, se situe sensiblement au-dessus des taux estimés dans SRCV, compris entre 3,1 % et 4,4 %, pour des questions pourtant proches.

Les motifs déclarés ne se recoupent pas avec les motifs attendus

La décomposition par motif, dans SRCV 2018, réserve une surprise. La raison la plus citée n’est pas financière : c’est le fait de préférer attendre que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, avec 34 % des réponses, devant l’absence de moyens, 21 %, et le manque de temps, 16 %. Les délais trop longs et l’éloignement géographique arrivent respectivement en cinquième et en dernière position.

Autrement dit, une enquête qui ne propose que trois motifs subis capte une partie seulement du phénomène, et une enquête qui laisse le champ ouvert mesure aussi des arbitrages personnels. Les deux approches sont légitimes, elles ne mesurent pas la même chose.

Ce qu’une base administrative ne peut pas voir

La difficulté ne disparaît pas si l’on se tourne vers les données de remboursement et la démographie médicale. Ces sources sont précises et exhaustives sur ce qu’elles enregistrent : des actes réalisés, des patientèles, des installations, des densités professionnelles. Elles ne peuvent pas, par construction, observer un soin auquel on a renoncé, puisqu’un soin non réalisé ne produit aucune trace.

Le renoncement est donc, structurellement, un objet d’enquête déclarative. Sa mesure est fragile en niveau et robuste en comparaison, ce qui conduit à une règle de lecture simple.

Lire les évolutions, jamais les niveaux

La DREES en tire une conclusion explicite : le taux de renoncement ne doit pas être interprété en niveau, mais en évolution ou en comparant des sous-populations entre elles. Le suivi dans le temps suppose alors une condition impérative, la stabilité de la formulation d’une vague à l’autre.

Pour une collectivité, cela signifie qu’un diagnostic local n’a de valeur que s’il fixe sa formulation dès la première vague et s’y tient. Comparer un chiffre local à un chiffre national issu d’un autre questionnaire est en revanche une erreur de lecture, quelle que soit la qualité des deux enquêtes.

Le contre-argument : une mesure instable est-elle utile ?

L’objection est solide. Si un taux varie du simple au double selon la question, pourquoi le mesurer ?

Parce que la sensibilité à la formulation n’affecte pas également tout le résultat. La DREES relève que le rapport entre le renoncement des 20 % les plus modestes et celui de l’ensemble de la population varie de 1,6 à 2,0 selon la formulation : la hiérarchie sociale du renoncement reste donc établie quelle que soit la question retenue. La structure du phénomène est robuste, c’est son niveau absolu qui ne l’est pas. Un indicateur qui classe correctement des territoires et des publics reste un instrument de décision, même s’il ne fournit pas un chiffre unique.

Ce qu’il faut retenir

Un taux de renoncement aux soins n’est pas une donnée brute, c’est le produit d’une convention de mesure. Un diagnostic local utile fixe sa formulation, la conserve, et lit ses résultats en écarts plutôt qu’en niveaux. Nos observatoires précisent cette distinction entre observation administrative et observation d’opinion, notre baromètre de l’accès aux soins en donne le cadre national, et notre page enquête santé des habitants décrit le dispositif local qui fonde un contrat local de santé.