Chaque année, les statistiques de la délinquance enregistrée dressent un bilan attendu. Elles sont indispensables au débat public. Mais elles ne mesurent pas le sentiment d'insécurité, qui obéit à une tout autre logique. Confondre les deux, c'est risquer des politiques mal calibrées, qui répondent à côté de la demande réelle des habitants.

Deux mesures distinctes. La délinquance enregistrée recense les faits portés à la connaissance des services de police et de gendarmerie. Le sentiment d'insécurité est la crainte, éprouvée par une personne, d'être victime d'une atteinte. Les deux ne se recouvrent pas.

Ce que dit la délinquance enregistrée en 2024

Le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) a publié son bilan pour 2024. Sur dix-sept indicateurs suivis, cinq sont en baisse, dont les homicides pour la première fois depuis 2020, cinq sont relativement stables et sept en hausse. En volume, on compte notamment 338 980 coups et blessures volontaires, 220 714 cambriolages de logements et 123 634 violences sexuelles enregistrées. Ces volumes disent l'ampleur du phénomène, mais ils ne renseignent ni sur sa répartition fine, ni sur la manière dont les habitants le vivent au quotidien.

Faits enregistrés
Principaux faits de délinquance enregistrés en 2024 (nombre)
Coups et blessures volontaires338 980Cambriolages de logements220 714Violences sexuelles123 634
Source : SSMSI, Insécurité et délinquance en 2024.

Des évolutions contrastées

Le détail nuance tout récit unique. Les coups et blessures volontaires sur les personnes de 15 ans ou plus n'augmentent que de 1 %, en rupture avec la progression de 7 % par an observée de 2016 à 2023. Les violences sexuelles, en revanche, progressent nettement (+7 %, et +9 % pour les viols et tentatives), une hausse qui reflète aussi une libération de la parole. Les cambriolages restent inférieurs à leur niveau de 2019. Cette diversité des tendances interdit tout raccourci : selon l'indicateur retenu et l'année de comparaison, on peut décrire une amélioration comme une dégradation. La délinquance enregistrée dépend en outre du nombre de plaintes déposées et de l'activité des services, ce qui complique encore l'interprétation de son évolution brute.

Le sentiment d'insécurité suit une autre courbe

L'enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » du SSMSI, menée auprès d'environ 200 000 personnes, mesure une réalité que les faits enregistrés ne disent pas. En 2024, 25 % des femmes se sentent en insécurité dans leur quartier, contre 19 % des hommes ; à leur domicile, l'écart se maintient (18 % contre 12 %). Le ressenti ne se déduit pas mécaniquement du nombre de faits. Une personne peut n'avoir jamais été victime et se sentir en insécurité, ou l'inverse : les deux dimensions coexistent sans se confondre.

Ressenti
Part de la population se sentant en insécurité (2024)
Femmes, dans le quartier25 %Hommes, dans le quartier19 %Femmes, à leur domicile18 %Hommes, à leur domicile12 %
Source : SSMSI, enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » 2024.

Une expérience profondément genrée

La même enquête montre que 31 % des femmes déclarent éviter parfois de sortir seules de chez elles, contre 10 % des hommes, et que 48 % s'inquiètent d'être victimes d'une agression physique. Ces comportements d'évitement ne se lisent nulle part dans les statistiques de faits constatés. Ils constituent pourtant une part essentielle de la demande de sécurité adressée aux pouvoirs publics. Ignorer ces comportements, c'est passer à côté d'un coût social bien réel : des espaces publics désertés, des déplacements contraints, une vie sociale qui se rétracte.

Pourquoi l'écart existe

Le sentiment d'insécurité se nourrit d'éléments que la comptabilité des faits ignore : incivilités répétées, éclairage, propreté, réputation d'un lieu, récits de voisinage, couverture médiatique. Il se joue à l'échelle du quartier, parfois de la rue. C'est précisément la raison pour laquelle nous plaidons, dans notre note sur le sentiment d'insécurité, pour une mesure locale et fine.

Le ressenti serait-il irrationnel ?

On entend parfois que le sentiment d'insécurité serait « subjectif », donc secondaire face aux « vrais » chiffres. C'est une erreur d'analyse. Le ressenti est une donnée en soi, aux effets bien réels : évitement, repli, perte de confiance, renoncement à l'espace public. Le négliger, c'est ignorer une partie de la demande sociale de sécurité, aussi légitime que la lutte contre les faits eux-mêmes. Prendre au sérieux le ressenti, ce n'est pas renoncer à traiter les faits : c'est reconnaître que la sécurité est autant une réalité statistique qu'une expérience vécue, et que les deux se répondent.

Mesurer les deux pour agir juste

Un diagnostic local de sécurité, socle d'une stratégie territoriale ou d'un conseil de prévention, a besoin des deux regards : les statistiques du SSMSI pour objectiver les faits, et une enquête de victimation et de ressenti par quartier pour saisir le vécu. C'est l'objet de notre baromètre de sécurité et de tranquillité publique et de nos enquêtes habitants, qui donnent aux élus une lecture complète, et donc actionnable.