Il existe peu de politiques publiques dont l’écart entre le besoin et l’offre soit aussi précisément documenté, et aussi peu discuté à l’échelle territoriale, que les soins palliatifs. L’Atlas 2026 publié par le Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie établit un état des lieux département par département. Il montre un maillage réel, une progression continue, et une inégalité d’accès qui ne se réduit pas au seul nombre de lits.

Sources. Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV), « Atlas 2026 des soins palliatifs et de la fin de vie », publié le 30 juin 2026. Sénat, rapport n° 266 (2025-2026) de la commission des affaires sociales sur la proposition de loi relative aux soins palliatifs et d’accompagnement. Cour des comptes, rapport de juillet 2023 sur les soins palliatifs.

Un maillage plus dense qu’on ne le croit

La France compte 8 666 lits dédiés aux soins palliatifs en 2025, soit une densité de 12,5 lits pour 100 000 habitants. Ils se répartissent entre 2 128 lits en unités de soins palliatifs, portés par 180 unités, et 6 538 lits identifiés au sein de services non spécialisés. En dix ans, les premiers ont progressé de plus de 600 lits et les seconds de plus de 1 500. À cela s’ajoutent 438 équipes mobiles couvrant l’intégralité du territoire, qui ont réalisé 198 904 interventions, et 6 071 établissements pour personnes âgées conventionnés avec l’une d’elles. Le maillage n’est donc pas absent : il est inégal.

Capacités
Lits de soins palliatifs en France en 2025
Lits identifiés en service non spécialisé6 538Lits en unité de soins palliatifs2 128
Source : CNSPFV, Atlas 2026 des soins palliatifs et de la fin de vie, juin 2026.

Dix-huit départements sans unité dédiée

Dix-huit départements ne disposent d’aucune unité de soins palliatifs : Jura, Haute-Saône, Eure-et-Loir, Indre, Haute-Marne, Meuse, Vosges, Corrèze, Creuse, Gers, Lozère, Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne, Mayenne, Sarthe, Vendée, Guadeloupe et Mayotte. Tous disposent cependant de lits identifiés et d’équipes mobiles. Le décompte varie d’ailleurs selon la source : le Sénat, s’appuyant sur l’enquête statistique des établissements de santé, retient 21 départements sans lits en unité, et la direction générale de l’offre de soins indiquait que 9 des 22 départements non dotés en 2023 ouvriraient une unité en 2024 ou 2025. Le mouvement est donc en cours, mais il n’efface pas le fait qu’un habitant de la Creuse et un habitant du Rhône n’ont pas le même accès.

La compensation par les lits identifiés

L’Atlas met en évidence un effet de compensation qui mérite d’être connu des décideurs locaux. La Creuse, le Gers et l’Indre ne comptent aucun lit en unité dédiée, mais affichent respectivement 17,3, 22,9 et 17,5 lits identifiés pour 100 000 habitants, soit les trois taux les plus élevés de France. À l’inverse, le Val-d’Oise dispose de 1,6 lit en unité et de 8,2 lits identifiés pour 100 000 habitants. Juger un département sur la seule présence d’une unité dédiée conduit donc à des conclusions erronées dans les deux sens.

Une demande qui va croître de 20 % en quinze ans

La France a enregistré 643 200 décès en 2024, à un âge moyen de 79,4 ans, en hausse de deux ans en une décennie. 330 042 séjours hospitaliers ont été codés en soins palliatifs, et 173 958 décès y sont associés, soit 45 % des décès survenus à l’hôpital. La Cour des comptes estimait en 2023 que près de 460 000 personnes auraient besoin d’une prise en charge palliative d’ici 2040, soit une hausse de 20 %. Le Gouvernement retient de son côté que 190 000 personnes sont prises en charge aujourd’hui, ce qui couvre environ la moitié des besoins, et un tiers seulement en pédiatrie.

Écart entre besoin et prise en charge
Prise en charge palliative en France
Besoin estimé à l’horizon 2040460 000Personnes prises en charge aujourd’hui190 000
Source : Cour des comptes, juillet 2023, et stratégie décennale citée par le Sénat, rapport n° 266.

Le décalage entre le souhait et la réalité

C’est le point où la statistique rejoint la question territoriale. 53 % des personnes décédées en France le sont à l’hôpital, alors que 8 % seulement souhaitent y finir leurs jours et que 60 % préfèrent leur domicile. Parmi les patients décédés à l’hôpital, 23 % le sont en unité ou en lit identifié de soins palliatifs. Dans le même temps, 62 % des entrées en unité proviennent du domicile et 30 % des séjours s’achèvent par un retour à domicile, ce qui montre que l’aller-retour est possible lorsque l’organisation le permet. Enfin, 450 000 directives anticipées seulement ont été déposées sur l’espace numérique de santé depuis son ouverture.

Le contre-argument : est-ce vraiment une compétence locale ?

On peut soutenir que l’offre de soins palliatifs relève de l’État et des agences régionales de santé, et qu’une collectivité n’a ni la compétence ni les moyens d’y peser. C’est juridiquement exact pour l’implantation des lits. Ce l’est beaucoup moins pour tout le reste : le maintien à domicile mobilise les services d’aide, les transports, l’adaptation du logement et le soutien aux aidants, qui sont autant de leviers départementaux et communaux. Documenter localement ce qui empêche un retour à domicile relève donc bien de l’action locale, même quand les lits n’en relèvent pas.

Ce qu’il faut retenir

Le maillage progresse, l’inégalité départementale demeure, et la demande augmentera d’un cinquième d’ici 2040. Trois décisions en découlent. Ne pas juger un territoire sur la seule présence d’une unité dédiée, sous peine d’ignorer la compensation par les lits identifiés et les équipes mobiles. Mesurer ce qui bloque concrètement le maintien à domicile, puisque c’est là que se situe l’écart le plus net entre souhait et réalité. Enfin, documenter la connaissance réelle des directives anticipées par la population, qui reste très faible au regard du nombre de décès. Voir nos travaux sur les déserts médicaux, notre enquête santé auprès des habitants et notre offre secteur santé.