Prendre la voiture d'un voisin pour aller travailler : le geste paraît simple, mais il concentre aujourd'hui une part croissante des politiques de mobilité. Porté par des incitations publiques, le covoiturage du quotidien a changé d'échelle. Reste à savoir si la dynamique tiendra une fois les aides taries, et comment les territoires peuvent l'ancrer durablement.
Une dynamique réelle, un objectif encore lointain
En 2024, environ 12 millions de trajets ont été réalisés via les plateformes de covoiturage du quotidien, soit près d'un million par mois, un seuil qui était visé pour fin 2023 et atteint l'année suivante. Rapporté à l'ensemble des déplacements, cela reste modeste : sur les dizaines de millions de trajets automobiles quotidiens, le covoiturage organisé ne pèse encore qu'une faible part.
Le gouvernement a fixé un cap ambitieux dans son plan national covoiturage : 3 millions de covoiturages par jour en 2027, soutenus par 150 millions d'euros et un ensemble de mesures. L'écart avec la situation actuelle donne la mesure du chemin restant.
Le rôle décisif des incitations
La montée en puissance doit beaucoup à la prime de 100 euros versée aux conducteurs se lançant dans le covoiturage courte distance, financée par les certificats d'économie d'énergie. Cette aide a été supprimée au 1er janvier 2025, ce qui pose une question centrale : l'habitude prise survivra-t-elle à la fin de la subvention ?
L'enjeu n'est pas seulement financier. Le covoiturage se heurte à des freins d'usage tenaces : rigidité des horaires, détours, fiabilité perçue, culture de l'autosolisme. Lever ces freins suppose une offre lisible et des aménagements concrets, comme des lignes de covoiturage, des aires dédiées ou des voies réservées.
Une géographie très contrastée
Le covoiturage du quotidien n'a pas la même pertinence partout. Il prend son sens sur les trajets domicile-travail des couronnes périurbaines et des zones peu desservies par les transports collectifs, là où l'alternative à la voiture individuelle fait défaut. Le Registre de preuve de covoiturage, auquel sont connectées de nombreuses plateformes, permet désormais de suivre ces flux territoire par territoire.
Pour une intercommunalité ou une région, la question n'est donc pas de promouvoir le covoiturage en général, mais d'identifier les corridors où il peut réellement se substituer à l'autosolisme et d'y concentrer les efforts.
Une lecture à nuancer
Le covoiturage n'est pas une solution miracle. Un trajet covoituré reste un trajet en voiture ; son bénéfice environnemental dépend du taux de remplissage et de la substitution effective à des trajets réalisés seul. Mal ciblé, un dispositif peut surtout capter des personnes qui auraient covoituré de toute façon, ou détourner des usagers des transports en commun.
D'où l'importance d'évaluer les dispositifs à l'aune des usages réels, et pas seulement du nombre de trajets subventionnés.
Ce que cela change pour les autorités organisatrices
Communes, intercommunalités et régions sont en première ligne : ce sont elles qui décident des incitations locales, des infrastructures et de la communication. Leur difficulté est de bâtir une politique acceptée, qui réponde à un besoin ressenti et ne soit pas perçue comme une contrainte de plus.
La réussite dépend largement de la connaissance fine des habitudes de déplacement et des attentes des habitants concernés.
Mesurer l'usage pour décider juste
Avant d'investir, les collectivités du secteur public gagnent à objectiver la demande : qui se déplace, vers où, pour quels motifs, et à quelles conditions les habitants accepteraient de covoiturer. C'est l'objet des enquêtes auprès des habitants que conduit l'Institut Quorum, en complément des données du registre national.
Cette écoute prolonge nos travaux sur les mobilités, notamment le baromètre de la mobilité électrique, qui montrait déjà combien l'adhésion de principe et le passage à l'acte peuvent diverger.
Ce qu'il faut retenir
Le covoiturage du quotidien a prouvé qu'il pouvait décoller ; il doit maintenant prouver qu'il peut durer sans béquille financière et se déployer là où il est utile. Pour les décideurs, l'équation se résume à cibler juste et à mesurer l'usage réel. La donnée d'opinion, associée aux données de flux, est la condition d'une politique de mobilité efficace et acceptée.