Le compte personnel de formation est devenu, en cinq ans, le principal dispositif de formation à la main des actifs eux-mêmes. Il est aussi celui dont la régulation a le plus changé. L’introduction d’une participation financière obligatoire à la charge du titulaire, en mai 2024, a produit des effets immédiats et mesurables, que le rapport de France compétences documente précisément.
Un rebond en trompe-l’œil
1,391 million de dossiers ont été validés en 2024, en hausse de 4 % sur un an, pour 2,215 milliards d’euros engagés, en hausse de 6 % après deux années de baisse. Ce rebond apparent tient toutefois à deux facteurs. D’une part, les permis moto représentent 9,5 % des dossiers validés en 2024 : hors ce poste, on compte 1,258 million de dossiers pour 2,066 milliards d’euros, soit un niveau inférieur à 2023. D’autre part, l’annonce de la participation obligatoire a provoqué une hausse de 45 % des validations entre janvier et avril 2024, suivie d’une baisse de 17 % sur le reste de l’année.
Le reste à charge a changé le comportement, pas seulement le financement
La participation financière obligatoire a été fixée à 100 euros en mai 2024, portée à 102,23 euros en 2025 puis 103,20 euros en 2026, avant de passer à 150 euros à compter d’avril 2026. Son effet est net : la part financée par les titulaires atteint 5,2 % des fonds engagés en 2024, contre 3,0 % en 2023 et 2,5 % en 2022, et le reste à charge moyen par action passe de 47 à 83 euros, soit une hausse de 77 %. Les demandeurs d’emploi, exonérés, ont eu un comportement d’anticipation moins marqué : 38 % de leurs dossiers ont été validés entre janvier et avril 2024, contre 47 % pour les autres titulaires.
Une structure de consommation qui s’est déplacée
La répartition des usages a profondément évolué. Le permis de conduire représente 36 % des dossiers en 2024, contre 16 % en 2021. Les certifications du répertoire spécifique en représentent 36 %, contre 42 % en 2023, et celles du répertoire national des certifications professionnelles 16 %, contre 20 % en 2023. La validation des acquis de l’expérience compte pour 6 % et le bilan de compétences pour 5 %. Le coût unitaire moyen s’élève à 1 647 euros par action, en hausse de 2 %, avec des écarts considérables : 2 445 euros pour 256 heures en certification RNCP, contre 1 346 euros pour 24 heures pour les exceptions législatives.
Ceux qui utilisent le CPF ne sont pas ceux qu’on imagine
64 % des entrants en formation en 2024 disposent d’un niveau de diplôme égal ou supérieur au baccalauréat, une proportion en hausse. Parmi les actifs occupés, la part des personnes de niveau inférieur au baccalauréat tombe à 32 %, contre 38 % en moyenne sur 2021-2023. Les demandeurs d’emploi représentent en revanche 34 % des dossiers validés, avec plus de 470 000 formations souscrites, dont près de 334 000 assorties d’une rémunération, et une durée moyenne de 92 heures contre 53 heures pour les actifs occupés. Le dispositif profite donc davantage aux plus diplômés, sauf pour les demandeurs d’emploi, qui l’utilisent plus intensément.
L’angle mort : les petites entreprises
Le volet employeur reste largement inexploité. Plus de 280 millions d’euros ont été versés par les entreprises entre 2020 et 2024, dont 182,1 millions au titre des droits correctifs, mais seuls 24 % de ces fonds ont été effectivement mobilisés, contre 71 % pour les dotations volontaires. Les contributions directes des entreprises se sont élevées à 17 millions d’euros en 2024. Surtout, 71 % des entreprises de moins de 10 salariés déclarent ne pas connaître le dispositif, et à peine plus de 2 % des entreprises de 10 salariés et plus l’ont utilisé en trois ans. Pour une fédération professionnelle ou une intercommunalité qui anime un tissu de TPE, c’est un gisement documenté.
Le contre-argument : le reste à charge n’a-t-il pas assaini le dispositif ?
On peut soutenir que la participation obligatoire a fait exactement ce qu’on attendait d’elle : réduire les inscriptions opportunistes, freiner le démarchage abusif et responsabiliser les titulaires, sans priver les publics prioritaires puisque les demandeurs d’emploi en sont exonérés. L’argument est solide sur la maîtrise des dépenses. Il l’est moins sur la valeur ajoutée : sur 100 certifications préparées via le CPF, 57 seulement sont obtenues, 36 % des inscrits ne se présentent pas à la certification et 7 % échouent. Un dispositif moins coûteux qui conserve ce taux d’abandon n’a pas gagné en efficacité, seulement en volume.
Ce qu’il faut retenir
Le CPF a été durablement modifié par le reste à charge, sa structure d’usage s’est déplacée vers des formations courtes et le permis de conduire, et il touche d’abord les plus diplômés. Trois décisions en découlent. Pour un acteur territorial de l’emploi, cibler les publics infra-bac que le dispositif atteint de moins en moins. Pour une fédération, mesurer la connaissance réelle du dispositif dans les entreprises de moins de dix salariés, puisque sept sur dix l’ignorent. Enfin, documenter l’abandon en cours de parcours, qui explique l’essentiel de l’écart entre dépense et certification. Voir nos travaux sur l’apprentissage, sur l’emploi des seniors et notre offre secteur entreprises.