Vingt ans après la loi du 11 février 2005, l'emploi des personnes en situation de handicap offre un visage paradoxal : des progrès indéniables et un objectif toujours hors d'atteinte. Le taux d'emploi grimpe, l'obligation légale est presque respectée dans son décompte administratif, mais le chômage des personnes handicapées reste proportionnellement bien supérieur à la moyenne, et l'accessibilité demeure très incomplète. La thèse de cette note : la France a franchi l'étape de la conformité, elle n'a pas encore franchi celle de l'inclusion réelle. Or ce dernier pas ne se mesure pas en pourcentages d'obligation, mais dans l'expérience vécue, que trop peu d'employeurs et de collectivités évaluent.

Une loi fondatrice, un bilan en clair-obscur

La loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances a posé trois principes : égalité des droits, non-discrimination et accessibilité. Vingt ans plus tard, l'effort budgétaire est réel : les dépenses publiques en faveur du handicap sont passées de 6,7 milliards d'euros en 2005 à 15,2 milliards en 2024, soit une hausse de 128 %. Le champ des politiques a changé d'échelle. Mais l'ambition initiale, celle d'une société pleinement accessible et inclusive, reste inachevée, comme le soulignent les bilans officiels dressés à l'occasion de ce vingtième anniversaire.

L'emploi progresse, l'objectif reste devant

Côté travail, les chiffres 2024 de la Dares témoignent d'une dynamique. Les 111 300 entreprises assujetties à l'obligation d'emploi comptent 720 800 salariés en situation de handicap, et le taux d'emploi atteint 5,1 %, en hausse de 0,2 point sur un an. Le taux d'atteinte de l'obligation grimpe à 92 %. Mais l'objectif fixé par la loi reste de 6 %, et il n'est toujours pas globalement atteint, deux décennies plus tard. La marche est régulière, elle n'est pas terminée, et chaque dixième de point gagné devient plus difficile que le précédent.

Un chômage qui reste deux fois trop fréquent

Derrière le taux d'emploi se cache une réalité plus rude : les personnes handicapées demeurent surexposées au chômage. Les demandeurs d'emploi bénéficiaires de l'obligation représentent désormais plus de 9 % de l'ensemble des demandeurs d'emploi, une part très supérieure à leur poids dans la population active. Ils sont en moyenne plus âgés, moins qualifiés, et connaissent des durées de chômage plus longues. La difficulté n'est donc pas seulement d'entrer dans l'emploi, mais d'y rester et d'y progresser, là où les statistiques d'obligation s'arrêtent au décompte des présents.

L'accessibilité, le chantier qui traîne

Le troisième pilier de la loi, l'accessibilité, est le plus en retard. En 2024, seuls 43 % des établissements recevant du public sont conformes aux normes, contre 15 % en 2015. La progression est réelle, mais plus de la moitié des lieux ouverts au public restent partiellement ou totalement inaccessibles, vingt ans après une échéance initialement fixée à 2015. Or sans accessibilité des transports, des commerces et des services, l'accès à l'emploi lui-même reste entravé : on ne travaille pas là où l'on ne peut pas se rendre. Les trois piliers de la loi sont indissociables.

Les grands groupes tirent, les PME peinent

Le progrès n'est pas homogène. Le taux d'emploi croît avec la taille de l'entreprise : 3,8 % dans les structures de 20 à 49 salariés, 5,3 % entre 250 et 499, jusqu'à 6,4 % au-delà de 2 500 salariés. Les grands groupes, mieux outillés et plus exposés en matière de réputation, dépassent l'obligation ; les PME, faute de moyens dédiés et de réseaux spécialisés, restent en deçà. L'inclusion au travail est ainsi devenue, pour partie, une affaire de taille et de ressources, ce qui plaide pour un accompagnement différencié plutôt qu'uniforme.

De la conformité à l'inclusion vécue

C'est ici que le tableau administratif montre ses limites. Un taux d'emploi de 5,1 % dit combien de personnes sont comptabilisées, pas si elles se sentent intégrées, soutenues et en mesure d'évoluer. Le maintien dans l'emploi, l'adaptation des postes, le regard des collègues, la perception d'équité : rien de tout cela n'apparaît dans une déclaration d'obligation. Comme pour l'emploi des seniors, un indicateur flatteur peut recouvrir une réalité de terrain bien plus contrastée. Mesurer la conformité ne suffit plus à piloter l'inclusion.

Ce que mesurer l'inclusion apporte

On objectera que l'essentiel est déjà connu et qu'il faut agir plutôt qu'enquêter. L'intention est juste, mais on ne pilote bien que ce que l'on mesure. Pour un employeur, connaître l'expérience réelle de ses salariés handicapés, les freins au recrutement perçus par les managers ou l'image inclusive renvoyée à l'extérieur permet de concentrer l'effort là où il compte. Pour une collectivité, mesurer l'accès effectif aux services éclaire les priorités d'aménagement. Encore faut-il cadrer l'étude avec rigueur, pour transformer un sujet sensible en diagnostic utile et non en simple affichage.

De la mesure à la décision

Vingt ans après 2005, le handicap au travail illustre une vérité simple : les droits proclamés et les obligations chiffrées ouvrent la voie, mais ne créent pas à eux seuls l'inclusion. Celle-ci se joue dans le vécu, dans l'accessibilité concrète et dans la qualité de l'accompagnement. Objectiver l'expérience des personnes concernées, mesurer la perception des employeurs et des habitants, distinguer la conformité affichée de l'inclusion réelle : c'est la démarche que l'Institut Quorum met au service des entreprises et des décideurs publics. Mesurer, comprendre, anticiper, agir.