Une politique publique ne peut pas être efficace si une partie de ses destinataires ne parvient pas à lire ce qu’elle leur adresse. C’est pourtant la situation de 3,7 millions d’adultes en France, soit 10,5 % de la population âgée de 18 à 64 ans scolarisée dans le pays, en forte difficulté avec au moins une compétence de base. Ce chiffre, établi par une enquête de l’Insee et de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, contredit presque toutes les représentations courantes du phénomène.
Trois chiffres, trois réalités distinctes
L’enquête distingue soigneusement des situations que le langage courant confond. 10,5 % de la population adulte concernée, soit 3,7 millions de personnes, est en forte difficulté avec les compétences de base, mesurées sur quatre dimensions : identifier les mots, comprendre un texte, écrire et compter. À l’intérieur de cet ensemble, 4 % de la population, soit 1,5 million de personnes, est en situation d’illettrisme au sens strict, c’est-à-dire en forte difficulté de littératie. Et 9 %, soit 3,2 millions de personnes, sont en situation d’innumérisme, en forte difficulté avec les nombres et le calcul.
La moitié des personnes concernées travaille
C’est le résultat qui bouscule le plus les représentations. Une personne sur deux en forte difficulté avec les compétences de base est en emploi. Une personne sur deux a plus de 45 ans. Et deux tiers vivent en dehors des grandes villes. L’image d’un phénomène concentré sur des personnes éloignées de l’emploi et résidant dans les grands centres urbains ne correspond donc pas aux données. Cela ne signifie pas que la géographie sociale ne joue pas : les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville et des territoires d’outre-mer présentent un risque 2,5 fois plus élevé. Mais l’essentiel des effectifs se situe ailleurs.
Le lien avec le chômage de longue durée
18 % des demandeurs d’emploi sont en forte difficulté avec les compétences de base, et cette proportion atteint 25 % pour les demandeurs d’emploi inscrits depuis plus de deux ans. Le diplôme demeure le premier déterminant du risque. Cette concentration sur le chômage de longue durée a une implication directe pour les acteurs locaux de l’insertion : une part significative des personnes que les dispositifs peinent à ramener vers l’emploi rencontre d’abord un obstacle de compétences de base, souvent non identifié parce que rarement déclaré.
Le numérique amplifie l’écart
72 % des personnes en forte difficulté avec les compétences de base utilisent internet au quotidien, contre 92 % du reste de la population. L’écart de dix-neuf points sur les démarches administratives est plus révélateur encore : 39 % des personnes concernées, soit deux sur cinq, n’ont entrepris aucune démarche administrative en ligne en autonomie, contre 15 % pour le reste de la population. Ces données rejoignent celles de l’Insee sur l’illectronisme, qui estime que 15 % de la population de 15 ans ou plus est en situation d’illectronisme et que 28 % présentent des capacités numériques faibles.
Une donnée désormais disponible par département
Le sujet a longtemps souffert d’une absence de déclinaison locale. Ce n’est plus le cas. Après une étude pilote conduite en Hauts-de-France, un groupe de travail associant l’Insee, la direction de l’évaluation de l’Éducation nationale et l’ANLCI a établi une méthodologie de cartographie du risque, et cent fiches départementales ont été publiées en avril 2026. Des extensions d’enquête ont par ailleurs été réalisées en Guadeloupe, Martinique, Guyane, à La Réunion et à Mayotte. Un département dispose donc désormais d’un ordre de grandeur pour son propre territoire.
Le contre-argument : la statistique ne suffit-elle pas ?
On peut soutenir que la mesure est désormais robuste, déclinée localement et gratuite, et qu’une enquête supplémentaire n’apporterait rien. C’est vrai pour l’estimation des effectifs. Ce ne l’est pas pour la question opérationnelle, qui est celle du non-recours : les personnes concernées ne se déclarent presque jamais, développent des stratégies d’évitement efficaces et ne se reconnaissent pas dans le mot « illettrisme ». Savoir combien de personnes sont concernées dans un département ne dit pas comment les atteindre, ni par quel canal, ni avec quels mots. C’est précisément ce que seule une enquête de terrain, incluant les intermédiaires que sont les employeurs, les associations et les agents d’accueil, peut établir.
Ce qu’il faut retenir
Le phénomène est plus large, plus âgé, plus rural et plus souvent en emploi que ne le suppose l’action publique qui lui est consacrée. Trois décisions en découlent. Vérifier l’accessibilité réelle des documents et démarches produits par la collectivité, en priorité les courriers d’ouverture de droits. Former les agents d’accueil au repérage, car ce sont eux qui rencontrent les personnes concernées sans le savoir. Enfin, documenter les canaux de contact effectifs plutôt que d’ajouter un dispositif d’information supplémentaire, que les publics visés ne liront pas. Voir nos analyses sur l’illectronisme, sur les maisons France Services et notre enquête de satisfaction des usagers.