Le pic est passé, la tension demeure. C’est en substance ce que montre l’exploitation par la Drees des déclarations faites par les laboratoires à l’Agence nationale de sécurité du médicament. Après une envolée sans précédent entre 2021 et l’hiver 2022-2023, les ruptures de stock de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur refluent lentement, mais restent à un niveau historiquement élevé, et la capacité à trouver des alternatives ne s’est pas rétablie.

Sources. Drees, « Tensions et ruptures de stock de médicaments déclarées par les industriels : quelle ampleur, quelles conséquences sur les ventes aux officines ? », Études et Résultats n° 1335, mars 2025, à partir des données de la plateforme de déclaration de l’ANSM et de la base GERS. Champ : médicaments d’intérêt thérapeutique majeur vendus aux officines de ville, France.

Une envolée, puis un reflux lent

En 2017, on dénombrait moins de 500 déclarations de rupture de stock par an. Le nombre passe à 1 000 par an entre 2019 et 2021, puis à 1 500 en 2022 et 2023. En 2024, il retombe à 939, soit une baisse marquée, mais un niveau toujours très supérieur à celui de 2017. Les risques de rupture suivent la même trajectoire : environ 1 250 déclarations en 2021, 2 200 en 2022, 3 370 en 2023, puis 2 909 en 2024. Au total, ruptures et risques confondus, on est passé d’environ 1 700 déclarations en 2021 à près de 5 000 en 2023, avant de redescendre à 3 848 en 2024.

Déclarations à l’ANSM
Ruptures et risques de rupture déclarés par les laboratoires, par an
20211 70020235 00020243 848
Source : Drees, Études et Résultats n° 1335, mars 2025.

Ce que mesure vraiment le pic de 2023

Le nombre annuel de déclarations reste une approximation grossière, puisque certaines ruptures durent quelques jours et d’autres plusieurs mois. La Drees mesure donc le nombre de présentations simultanément en rupture, jour après jour. À l’hiver 2022-2023, on compte jusqu’à 800 présentations en rupture au même moment, soit 8 % des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. Fin 2024, ce nombre est deux fois moindre, autour de 400, mais reste comparable à celui de la mi-2022. Depuis la création de la plateforme de suivi en mai 2021, 3 448 présentations ont été au moins une fois en rupture, soit environ un tiers du total.

Le vrai point noir : les alternatives

La gravité d’une rupture dépend moins du nombre de dossiers ouverts que de l’existence d’un substitut. Or ce ratio s’est effondré et ne s’est pas rétabli. Pour une présentation en rupture ou à risque, on comptait en moyenne cinq alternatives disponibles à l’été 2021 ; ce chiffre tombe à quatre début 2022, atteint un plancher à 1,6 tout au long de 2023, et remonte seulement à 2 fin 2024. Autrement dit, la décrue du nombre de dossiers ne s’accompagne pas d’une amélioration équivalente de la capacité de substitution. C’est ce ratio, et non le volume de déclarations, qui détermine ce qu’un patient trouve ou ne trouve pas au comptoir.

Substitution
Nombre moyen d’alternatives disponibles pour un médicament en tension
Été 20215,0Année 20231,6Fin 20242,0
Source : Drees, Études et Résultats n° 1335, mars 2025.

Des conséquences réelles mais très inégales

Sur l’ensemble d’un épisode de tension, le nombre de boîtes livrées aux pharmacies baisse en moyenne de 11 % en cas de rupture et de 7 % en cas de risque de rupture. Ces moyennes masquent des situations très contrastées : lorsque la rupture dure moins d’un mois, aucune baisse de vente n’est constatée ; lorsqu’elle dépasse quatre mois, une majorité des dossiers s’accompagne d’une chute de plus de 75 % des volumes. Au pic de l’hiver 2022-2023, environ 8 millions de boîtes ont manqué chaque mois, soit une boîte sur six parmi les médicaments concernés. Quatre classes concentrent près des trois quarts des déclarations : cardio-vasculaire (environ 30 %), système nerveux (20 %), antibiotiques (14 %) et système digestif (environ 10 %).

Pourquoi c’est un sujet territorial

Ces données décrivent l’offre nationale. Elles ne disent rien de la distribution fine, ni de l’écart entre offre et demande dans une officine donnée. Or c’est à ce niveau que la pénurie devient une expérience vécue : trajets supplémentaires, renoncement, report sur une alternative moins adaptée, tension au comptoir. Dans un territoire déjà marqué par une faible densité de professionnels de santé, l’effet se cumule avec les difficultés d’accès au médecin. La statistique nationale mesure l’ampleur ; seule une enquête auprès des habitants et des professionnels dit qui a réellement été privé de traitement, et pendant combien de temps. C’est l’objet de notre enquête santé auprès des habitants.

Le contre-argument : le pic étant passé, faut-il encore s’en préoccuper ?

On peut soutenir que la décrue est nette et que le sujet appelle désormais une vigilance industrielle plutôt qu’une mobilisation locale. Deux éléments invitent à la prudence. D’abord, le niveau de fin 2024 reste comparable à celui de la mi-2022, c’est-à-dire au début de la vague. Ensuite, la Drees relève des signes de complexification : les présentations à forte part de marché pèsent davantage dans les déclarations récentes, et la part des dossiers ayant nécessité une mesure de gestion de l’ANSM a augmenté fin 2024. Un nombre de dossiers plus faible portant sur des médicaments plus centraux n’est pas nécessairement une amélioration.

Ce qu’il faut retenir

Trois constats structurent la décision. Le volume des ruptures reflue, mais depuis un pic exceptionnel et vers un niveau qui reste élevé. La capacité de substitution, elle, ne s’est pas rétablie : deux alternatives en moyenne fin 2024 contre cinq en 2021. Enfin, l’effet sur les patients dépend presque entièrement de la durée de l’épisode. Pour une collectivité, un établissement ou une fédération professionnelle, l’enjeu n’est pas de refaire la statistique nationale, mais de documenter l’expérience locale : fréquence du renoncement, distance parcourue, populations les plus exposées. Voir aussi nos travaux sur le reste à charge en santé et notre offre secteur santé.