La précarité alimentaire n'est plus un accident de conjoncture : elle est devenue une donnée structurelle de la société française. Depuis le choc inflationniste de 2022, la part des ménages qui rognent sur leur assiette s'est installée à un niveau historiquement élevé, sans redescendre. On connaît désormais l'ampleur nationale du phénomène, mais on en ignore largement la géographie fine et le visage local. La thèse de cette note est simple : mesurer la précarité alimentaire commune par commune, et pas seulement compter les colis distribués, est la condition d'une action publique efficace, là où la statistique nationale doit être complétée par l'écoute des habitants.

Un niveau historiquement élevé, installé dans la durée

Début 2025, 13,5 % de la population vivant en logement ordinaire, soit 9,0 millions de personnes, sont en situation de privation matérielle et sociale, selon l'INSEE (Insee Focus n° 380, avril 2026). Cet indicateur repère celles et ceux qui ne peuvent pas assumer au moins cinq dépenses courantes sur treize : chauffer correctement leur logement, remplacer des meubles usagés, s'offrir une semaine de vacances ou se nourrir convenablement. Le taux a bondi au début de 2022, pendant la flambée des prix, et il ne reflue pas : il reste ancré à un niveau élevé depuis quatre ans. La précarité s'est enkystée dans le paysage social, bien au-delà d'une simple parenthèse.

L'assiette, première variable d'ajustement

Quand un budget se tend, l'alimentation devient souvent la dépense la plus compressible, faute de pouvoir réduire un loyer ou une facture d'énergie. L'INSEE le mesure directement : la part des personnes qui ne peuvent pas s'offrir un repas contenant viande, poisson ou équivalent végétarien un jour sur deux a atteint 11,2 % début 2025, en forte progression depuis le début de la décennie. Dans le même temps, 11,4 % des Français ne parviennent pas à chauffer correctement leur logement, contre 6,7 % en 2020. Se nourrir et se chauffer, deux besoins vitaux, reculent de concert. Derrière ces pourcentages se cachent des arbitrages quotidiens et silencieux, qui pèsent d'abord sur les ménages modestes.

L'aide alimentaire a changé de visage

Le recours à l'aide alimentaire traduit ce basculement. Dans son rapport de juillet 2025, la Cour des comptes recense 5,6 millions de personnes inscrites auprès des associations, un total ramené à environ 3,9 millions une fois corrigés les doubles comptes, près d'un tiers des bénéficiaires s'adressant à plusieurs structures. L'inflation alimentaire a gonflé d'environ 25 % la file active des associations. Surtout, le public s'est diversifié : étudiants, travailleurs pauvres, familles monoparentales et retraités modestes côtoient désormais les publics historiques. Pour beaucoup, l'aide alimentaire n'est plus un filet d'urgence ponctuel, mais un complément de revenu régulier.

Un financement jugé suffisant, une stratégie à repenser

Fait notable, la Cour des comptes ne conclut pas à un sous-financement. Les crédits publics, abondés par le Fonds social européen plus (647 millions d'euros pour la France, contre 587 pour le précédent Fonds européen d'aide aux plus démunis) et par le programme national Mieux manger pour tous (60 millions d'euros en 2023, 70 en 2024, 80 en 2025 et 2026), sont jugés à la hauteur. Le problème est ailleurs : la Cour pointe une stratégie trop dispersée, un pilotage insuffisant, et recommande à l'État d'exercer pleinement son rôle d'orientation et de contrôle. Autrement dit, l'argent ne manque pas ; ce sont la connaissance des besoins et la coordination qui font défaut.

Le maillon territorial, dispersé et peu mesuré

C'est à l'échelon local que la politique se joue concrètement. Les centres communaux et intercommunaux d'action sociale (CCAS et CIAS) distribuent des colis, gèrent des épiceries sociales et solidaires, orientent vers les associations. À cela s'ajoutent les projets alimentaires territoriaux, qui montent en puissance depuis 2025 pour relier alimentation locale et solidarité. Mais l'ensemble reste morcelé : dispositifs empilés, financements courts, absence de vision partagée des besoins d'un bassin de vie à l'autre. On compte les repas servis, on mesure rarement combien d'habitants renoncent, faute d'information ou par gêne, à demander de l'aide.

Le non-recours, l'angle mort de la mesure

C'est la limite majeure des statistiques d'aide : elles ne comptent que celles et ceux qui poussent la porte. Or la honte, la méconnaissance des dispositifs, l'éloignement géographique ou la complexité administrative tiennent à l'écart de nombreuses personnes pourtant éligibles. Une politique qui ne regarde que ses files d'attente confond la demande exprimée avec le besoin réel, et laisse dans l'ombre le non-public de la solidarité alimentaire. Comme pour la précarité énergétique, l'essentiel se joue souvent chez ceux que les compteurs et les guichets ne voient pas.

Mesurer localement sans refaire la statistique nationale

On objectera que multiplier les enquêtes locales ferait double emploi avec l'INSEE et la DREES, qui documentent déjà le phénomène au niveau national, et qu'il y aurait un risque à stigmatiser certains territoires. L'objection est sérieuse. Mais une moyenne nationale ne dit rien du quartier prioritaire, de la commune rurale isolée ou du bourg vieillissant : à taux global identique, les causes et les visages de la précarité varient du tout au tout. Mesurer localement, ce n'est pas refaire la statistique publique, c'est l'ancrer dans un bassin de vie pour éclairer une décision. La condition est méthodologique : un échantillon représentatif, des questions neutres et une restitution qui protège la dignité des personnes. C'est tout l'objet d'une enquête auprès des habitants conduite dans les règles de l'art.

De la mesure à la décision

La précarité alimentaire restera, dans les années qui viennent, un marqueur de cohésion et un test pour l'action publique de proximité. Les leviers existent, des épiceries solidaires à la tarification sociale de la restauration scolaire. Mais leur efficacité dépend d'un préalable : savoir précisément qui a faim, où, et pourquoi certains ne demandent rien. Objectiver l'ampleur, cartographier les zones de tension, mesurer le non-recours et les attentes, c'est la démarche que l'Institut Quorum met au service des collectivités et des acteurs du secteur public, pour que chaque euro de solidarité atteigne réellement sa cible. Mesurer, comprendre, anticiper, agir.