Trois instruments coexistent pour éclairer un maire sur la sécurité de sa commune. Ils sont régulièrement présentés comme concurrents, parfois opposés les uns aux autres dans le débat local, alors qu’ils mesurent trois objets différents. Aucun ne remplace les autres, et les confondre conduit à des décisions mal calibrées.
Premier instrument : la délinquance enregistrée
Les statistiques produites par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure à partir des procédures de la police et de la gendarmerie constituent la source la plus ancienne et la plus fine géographiquement. Elles descendent au département et, pour certaines catégories, à des mailles plus fines encore.
Leur limite est structurelle et parfaitement documentée par le producteur lui-même : elles enregistrent ce qui a été porté à la connaissance des services. Une hausse peut traduire une augmentation des faits, une amélioration de l’accueil des victimes, une campagne de sensibilisation réussie ou une évolution des pratiques d’enregistrement. Le chiffre ne dit pas, seul, laquelle de ces explications prévaut.
Deuxième instrument : l’enquête nationale de ressenti
Pour combler cet écart, la statistique publique interroge directement la population. L’enquête de victimation menée de 2007 à 2021 a été remplacée à partir de 2022 par l’enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité », qui interroge chaque année environ 200 000 personnes de 18 ans et plus, contre 25 000 pour le dispositif précédent.
Elle mesure les faits subis, qu’ils aient ou non donné lieu à plainte, la satisfaction envers l’action des forces de sécurité et le sentiment d’insécurité. L’édition 2024 relève que les indicateurs du sentiment d’insécurité sont tous en hausse entre 2023 et 2024, tandis que la satisfaction envers l’action des services, nationale comme de proximité, progresse légèrement.
L’écart entre les deux sources se chiffre
Cet écart n’est pas une abstraction méthodologique. Pour les vols et tentatives de vol de voiture, 33 % seulement des victimes déclarent avoir déposé plainte. La proportion monte à 57 % lorsque le vol a effectivement eu lieu et tombe à 24 % en cas de tentative.
Autrement dit, sur cette seule catégorie, deux victimes sur trois n’apparaissent dans aucune statistique de procédure. Une commune qui piloterait sa politique de tranquillité publique sur les seuls faits enregistrés travaillerait donc sur une fraction du phénomène, et sur la fraction la moins représentative des atteintes de faible intensité qui pèsent le plus sur le sentiment quotidien.
Troisième instrument : la mesure locale d’opinion
L’enquête nationale de ressenti est conçue pour produire des indicateurs France entière et, progressivement, départementaux. Elle n’est pas dimensionnée pour être lue commune par commune : sur un territoire de quelques milliers d’habitants, le nombre de répondants est trop faible pour publier un résultat robuste.
C’est ce que vient combler un baromètre de sécurité et de tranquillité publique conduit à l’échelle de la commune ou de l’intercommunalité, sur un échantillon représentatif des habitants. Il mesure les faits subis y compris non signalés, les lieux et les moments d’évitement, la hiérarchie réelle des préoccupations et la perception des dispositifs existants, police municipale, éclairage, vidéoprotection, médiation.
Pourquoi il faut les trois, et pas un seul
Les faits enregistrés indiquent l’activité et les typologies d’atteintes traitées. Les observatoires municipaux de la tranquillité publique, que plusieurs grandes villes ont mis en place, compilent faits constatés et signalements reçus : ils mesurent ce qui remonte aux services, ce qui est déjà une information de gestion précieuse. La mesure d’opinion locale, elle, atteint ce que les habitants vivent et ressentent, y compris lorsqu’ils ne signalent rien.
Un conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance qui dispose des trois lectures peut arbitrer : traiter un phénomène réel mais peu ressenti relève d’un enjeu opérationnel, traiter un ressenti fort sans support statistique relève d’un enjeu d’information et de présence. Confondre les deux situations conduit à investir au mauvais endroit.
Le contre-argument : le ressenti est-il un guide légitime ?
On objecte souvent qu’une politique de sécurité doit s’appuyer sur des faits, non sur des perceptions, et qu’indexer l’action publique sur le ressenti reviendrait à valider des peurs disproportionnées. L’argument mérite d’être pris au sérieux : le sentiment d’insécurité est influencé par des facteurs sans lien direct avec la délinquance locale.
Mais le ressenti est aussi un fait social, avec des effets mesurables sur l’usage des espaces publics, la fréquentation des commerces le soir, le recours aux transports, l’attractivité résidentielle d’un quartier. Le mesurer n’est pas le valider : c’est se donner les moyens d’y répondre avec les bons instruments, information et présence là où l’écart est un écart de perception, action opérationnelle là où il ne l’est pas.
Ce qu’il faut retenir
Les chiffres de la délinquance, l’enquête nationale de ressenti et le baromètre local ne racontent pas la même histoire parce qu’ils ne mesurent pas la même chose. Un maire a besoin des trois : le premier pour l’activité, le deuxième pour la tendance, le troisième pour sa commune. Notre analyse du sentiment d’insécurité détaille ce que les seules statistiques laissent hors champ, et le baromètre d’opinion régional applique la même logique à l’échelon régional.