Chaque année, la publication du bilan statistique de la délinquance produit le même réflexe : on lit les pourcentages, on compare son département à la moyenne, on en tire une conclusion sur la sécurité vécue. Cette lecture est utile, mais elle confond deux objets distincts. La délinquance enregistrée mesure ce que la police et la gendarmerie consignent. La tranquillité publique, elle, désigne ce que les habitants éprouvent dans leur rue, leur quartier, leur commune. Le bilan 2025 du service statistique ministériel de la sécurité intérieure, publié en juillet 2026, illustre parfaitement cet écart.
Une année aux évolutions contrastées
Sur les dix-huit indicateurs suivis, 2025 ne dessine pas une tendance unique. Les atteintes aux personnes progressent, les atteintes aux biens reculent globalement, et les escroqueries poursuivent leur hausse continue. Cette divergence a une conséquence directe pour un exécutif local : il n’existe pas de « chiffre de la délinquance » qui résumerait la situation d’une commune. Selon l’indicateur retenu, le même territoire peut apparaître en amélioration ou en dégradation, sans que l’un des deux récits soit faux.
Les atteintes aux personnes continuent de progresser
Après une quasi-stabilisation en 2024 (+1 %), les violences physiques enregistrées repartent à la hausse en 2025 (+5 %), à un rythme toutefois inférieur à la moyenne annuelle observée depuis 2016 (+8 %). La progression concerne aussi bien le cadre intrafamilial (+6 %) que les violences commises hors de ce cadre (+5 %). Les violences sexuelles augmentent de 8 %, les viols et tentatives de viol de 9 %. Les tentatives d’homicide progressent de 4 %. Avec 975 victimes recensées, le nombre de victimes d’homicide est stable pour la deuxième année consécutive, ce qui interrompt la hausse observée entre 2020 et 2023.
Un éclairage du bilan mérite l’attention des élus : la part des violences sexuelles commises plus de cinq ans avant leur enregistrement est passée de 9 % en 2016 à 17 % en 2025. Une partie de la hausse mesurée traduit donc une libération de la parole et un allongement des délais de dépôt de plainte, non une aggravation des faits sur l’année écoulée. Confondre les deux conduit à des décisions mal calibrées.
Les atteintes aux biens reculent, sauf les escroqueries
Les vols avec armes diminuent nettement (-8 %), les vols de véhicule et les vols dans les véhicules chutent de 9 % chacun, revenant à un niveau proche de celui de la crise sanitaire, et les cambriolages de logement reculent de 3 %. À l’inverse, les vols violents sans arme et les vols sans violence contre des personnes augmentent légèrement (+2 % chacun) après deux années de baisse, et les destructions et dégradations volontaires progressent de 2 %. Les escroqueries et fraudes aux moyens de paiement, elles, montent de 7 %, portées par le numérique : 53 % d’entre elles y sont liées en 2025, contre 31 % en 2016. Au total, 453 900 infractions liées au numérique ont été enregistrées.
L’élucidation, angle mort du débat local
Le bilan publie les taux d’élucidation à un an des faits enregistrés en 2024, et l’écart entre catégories est considérable. Il ne dépasse pas 8 % pour les vols sans violence, les cambriolages de logement et les vols liés aux véhicules, quand il atteint 68 % pour les homicides et 77 % pour les violences physiques intrafamiliales. Autrement dit, les faits les plus fréquents dans la vie quotidienne d’une commune sont aussi les moins souvent élucidés. C’est précisément ce décalage qui nourrit le sentiment que « rien ne se passe », indépendamment du niveau réel de la délinquance.
Ce que la délinquance enregistrée ne mesure pas
Le SSMSI le rappelle lui-même : de très nombreuses personnes ne portent pas plainte, ce qui conduit à sous-estimer l’ampleur réelle des faits. L’enquête de victimation « Vécu et ressenti en matière de sécurité » sert à corriger ce biais au plan national et, depuis cette édition, au niveau départemental. Mais aucune statistique nationale ne descend à l’échelle d’un quartier, d’un abord d’école ou d’une gare routière. Or c’est là que se joue la tranquillité publique : rodéos, occupations de halls, dépôts sauvages, nuisances nocturnes, incivilités répétées qui, prises isolément, ne remontent presque jamais dans les indicateurs. À titre d’illustration, 41 000 dépôts sauvages d’ordures ont été enregistrés en 2025, un chiffre en légère baisse mais sans commune mesure avec la fréquence réelle du phénomène.
Trois questions à poser aux habitants
Une mesure locale utile se construit en trois temps. D’abord la victimation : avez-vous été victime d’un fait précis au cours des douze derniers mois, et l’avez-vous déclaré ? Ensuite la géographie du ressenti : dans quels lieux et à quels moments évitez-vous de vous rendre, et pourquoi ? Enfin la hiérarchie des attentes : entre présence humaine, éclairage, aménagement, médiation et vidéoprotection, quelle action jugez-vous prioritaire ? Croisées avec l’âge, le sexe, le quartier et le mode de déplacement, ces réponses produisent une carte d’intervention que les statistiques d’infractions ne donneront jamais. C’est la logique de notre baromètre de sécurité et de tranquillité publique.
Le contre-argument : les statistiques officielles ne suffisent-elles pas ?
On peut objecter que les bases communales du SSMSI sont gratuites, actualisées chaque année et comparables entre territoires, et qu’ajouter une enquête revient à payer pour une information moins robuste statistiquement. L’argument est solide tant qu’il s’agit d’établir un diagnostic global ou de suivre une tendance pluriannuelle. Il cesse de l’être dès qu’il faut arbitrer entre deux dispositifs concurrents, par exemple un renforcement de la police municipale en soirée et un programme de médiation en pied d’immeuble. Les données enregistrées mesurent l’ampleur du problème ; elles n’indiquent ni le lieu précis, ni le moment, ni le levier attendu par les habitants.
Ce qu’il faut retenir
2025 confirme une tendance de fond : progression des atteintes aux personnes, des escroqueries et des infractions liées aux stupéfiants, recul global des atteintes aux biens. Pour un exécutif local, trois décisions en découlent. Première décision : ne jamais commenter un chiffre départemental sans vérifier s’il traduit des faits nouveaux ou un changement de comportement déclaratif. Deuxième décision : suivre l’élucidation autant que les faits, puisque c’est elle qui façonne la confiance. Troisième décision : documenter le ressenti à l’échelle où il se forme, celle du quartier, avant d’engager des dépenses de sécurité. Nos analyses du sentiment d’insécurité et notre méthodologie détaillent la façon dont les deux sources se combinent.