Pendant six ans, l'apprentissage a été la statistique la plus flatteuse de la politique de l'emploi : une courbe qui montait, sans interruption, jusqu'au million d'apprentis. En 2025, cette courbe s'est retournée. Selon la Dares, le service statistique du ministère du Travail -, 846 900 nouveaux contrats ont été signés, soit une baisse de 4,9 % sur un an : la première depuis dix ans. La thèse de cette note est que l'événement ne se résume pas à un chiffre en recul. Il révèle qu'un dispositif devenu massif et coûteux est en train d'être discrètement recentré, et que ce recentrage se jouera moins à Bercy que dans les bassins d'emploi, entreprise par entreprise.
Un retournement enfin visible dans les chiffres
Les ordres de grandeur donnent la mesure du basculement. Le nombre d'entrées en contrat, qui avait progressé de 4,5 % entre 2023 et 2024, a reculé de 4,9 % l'année suivante ; le volume de 2025 revient au niveau de 2023. Le stock, lui, s'érode à son tour : la France comptait 1,015 million d'apprentis fin 2025, contre 1,049 million un an plus tôt, et 992 800 fin mars 2026 (-3,6 % sur un an). Après une décennie d'expansion continue, l'apprentissage a cessé de croître. Ce n'est pas un effondrement, les niveaux restent historiquement très élevés, mais c'est un changement de régime.
Anatomie d'un boom
Pour comprendre la baisse, il faut se souvenir de la hausse. Selon la Dares, les entrées sont passées d'environ 320 000 en 2017 à près de 890 000 en 2024 : un quasi-triplement en sept ans, sans équivalent dans l'histoire du dispositif. Deux décisions l'expliquent. La loi du 5 septembre 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a libéralisé l'offre, financement au contrat, liberté d'ouverture des centres de formation d'apprentis. Puis l'aide exceptionnelle de 2020, en pleine crise sanitaire, a rendu l'embauche d'un apprenti quasi gratuite la première année. Le succès fut réel ; son coût, considérable.
L'effet d'aubaine que pointe la Cour des comptes
C'est ce coût qui a fini par déclencher la reprise en main. Dans ses travaux récents, la Cour des comptes chiffre à 16,5 milliards d'euros la dépense consacrée à l'apprentissage en 2023, dont 7,5 milliards à la charge de l'État, et décrit des « effets d'aubaine majeurs ». Son constat le plus dérangeant est structurel : la croissance a été captée par l'enseignement supérieur, dont la part dans les nouveaux contrats est passée de 33,9 % en 2015 à 61,4 % en 2023. Autrement dit, l'argent public a largement financé des diplômes du supérieur, parfois des cursus qui auraient existé sans lui. La Cour juge « indispensable » d'engager la baisse du soutien et de recentrer les aides sur les niveaux CAP et baccalauréat.
La reprise en main budgétaire, mode d'emploi
Le tournant de 2025 traduit exactement cette logique. L'aide unique à l'embauche, fixée à 6 000 euros quels que soient le niveau et la taille de l'entreprise en 2024, a été ramenée à 5 000 euros pour les entreprises de moins de 250 salariés et 2 000 euros pour les autres. Depuis le 1er juillet 2025, les employeurs acquittent en outre une participation obligatoire de 750 euros pour tout contrat préparant un diplôme de niveau Bac+3 ou plus. Enfin, depuis mars 2026, l'aide est modulée selon le diplôme visé : elle reste forte pour les niveaux CAP et bac, plus faible pour les BTS, et réduite à 2 000 euros pour la licence et le master. Le signal-prix envoyé aux entreprises est clair : l'État soutient désormais en priorité les premiers niveaux de qualification.
Une baisse qui ne frappe pas tout le monde
De fait, le recul est très inégalement réparti, et c'est le point décisif. En 2025, les entrées ont chuté de 7,5 % dans l'enseignement supérieur, mais de seulement 0,8 % dans le secondaire. Le début 2026 accentue le mouvement : sur le premier trimestre, les entrées reculent de 18,9 % dans le supérieur mais progressent de 10 % dans le secondaire. La baisse globale masque donc une recomposition : l'apprentissage se dégonfle là où il avait le plus enflé, et se maintient, voire repart, là où il correspond à sa vocation d'origine, la formation aux métiers. Le recentrage voulu par la puissance publique est en train de se produire.
Le nerf territorial
C'est ici que le sujet devient éminemment local. L'apprentissage des premiers niveaux, celui qui résiste, est massivement porté par les très petites entreprises, artisanat, commerce, hôtellerie-restauration, bâtiment -, dont beaucoup comptent moins de dix salariés et maillent tout le territoire. Or ces employeurs sont aussi les plus sensibles au moindre euro d'aide retiré. Le paradoxe est réel : la réforme protège les niveaux utiles aux territoires, mais durcit les conditions pour les structures qui les emploient. S'y ajoute une gouvernance affaiblie : la réforme de 2018 a retiré aux Régions le pilotage financier de l'apprentissage, réduites depuis à une enveloppe résiduelle de péréquation, tandis que des centres de formation ouverts dans l'euphorie doivent aujourd'hui affronter la contraction des financements. La question n'est plus « combien d'apprentis ? » mais « où, pour quels métiers, et avec quels acteurs pour l'organiser ? ».
Le contre-argument, et le miroir allemand
Faut-il s'en alarmer ? Un point de vue opposé, défendable, voit dans ce reflux une normalisation salutaire. Si l'argent public a financé des cursus déjà avantagés, alors réduire la voilure sur le supérieur et concentrer l'effort sur les qualifications où l'insertion est la plus fragile relève d'une meilleure allocation, pas d'un renoncement. La comparaison européenne éclaire ce débat : le modèle dual allemand, souvent cité en exemple, ancre l'apprentissage au niveau secondaire et le pilote au plus près du terrain, via les chambres et les branches. Vu sous cet angle, l'anomalie n'était pas la baisse de 2025 mais le gonflement antérieur, atypique par sa concentration dans le supérieur. Reste la vraie inconnue, prospective : ce rééquilibrage renforcera-t-il durablement l'insertion des jeunes dans les territoires, ou se contentera-t-il de réduire le système sans en améliorer la qualité ?
Ce que les territoires doivent mesurer maintenant
La réponse ne se lira pas dans les seules statistiques d'entrées : elle dépendra de comportements et de perceptions que nul tableau de bord national ne capte. Les artisans et dirigeants de TPE maintiendront-ils leurs embauches à mesure que l'aide se réduit ? Les jeunes et leurs familles continuent-ils d'accorder à l'apprentissage la valeur qu'il a gagnée ? Les formations proposées correspondent-elles aux besoins réels de chaque bassin d'emploi ? Pour les Régions, les branches professionnelles, les intercommunalités et les acteurs économiques, ces questions d'opinion et d'intention deviennent stratégiques. C'est précisément ce que l'Institut Quorum mesure : enquêtes sur les intentions d'embauche des entreprises, baromètres de perception de la valeur de l'apprentissage auprès des jeunes et des employeurs, études territoriales d'adéquation entre l'offre de formation et les métiers en tension. Après le temps du volume, vient celui du discernement, et le discernement commence par l'écoute.