Pendant vingt ans, l'emploi des seniors a été le talon d'Achille du marché du travail français : préretraites généreuses et réflexe patronal de se séparer d'abord des plus âgés. Le pays a longtemps traité ses cinquantenaires comme une variable d'ajustement. C'est pourquoi le chiffre publié par la Dares en 2024 mérite d'être salué : 60,4 % des 55-64 ans occupent un emploi, deux points de plus qu'en 2023, et le niveau le plus élevé jamais mesuré depuis le début de la série, en 1975.
La thèse de cette note tient en une phrase : un record n'est pas une réussite. Derrière la moyenne se cache une France du travail à deux âges, celle d'avant 60 ans, où l'on reste massivement en poste, et celle d'après, où l'emploi s'effondre. S'y ajoutent un retard européen que la progression ne comble pas et une zone grise, ni emploi ni retraite, qui grossit à mesure que l'on recule l'âge de départ. La question utile n'est plus de savoir si les seniors travaillent davantage, mais dans quelles conditions et sur quels territoires. Et cela se mesure.
Un record réel, porté par un mouvement de fond
Commençons par le crédit. La hausse n'a rien d'un accident de conjoncture : depuis 2000, le taux d'emploi des 55-64 ans a progressé de près de 30 points, soit environ un point et demi par an. Plusieurs forces convergent : extinction des préretraites, relèvement successif des bornes d'âge, meilleure formation des nouvelles générations de seniors, allongement de l'espérance de vie en bonne santé. Ce n'est pas une embellie de court terme, mais une bascule structurelle du rapport français au travail après 55 ans.
Le mur des 60 ans
Mais la moyenne ment par omission. Avant 60 ans, les seniors travaillent presque autant que le reste de la population active : 77,8 % des 55-59 ans sont en emploi en 2024. Après, le sol se dérobe : seuls 42,4 % des 60-64 ans occupent un poste. Trente-cinq points d'écart en une seule tranche d'âge, voilà le vrai visage du problème français. Le décrochage ne vient pas de l'âge en lui-même, mais d'un seuil : passé 60 ans, ceux qui perdent leur emploi peinent à en retrouver, l'usure professionnelle pèse, et l'horizon de la retraite aspire hors du marché.
L'effet mécanique de la réforme de 2023
Une part importante de la hausse récente tient à un levier simple : la réforme des retraites entrée en vigueur le 1ᵉʳ septembre 2023, qui relève progressivement l'âge légal vers 64 ans. Son empreinte est nette sur les 60-64 ans, dont le taux d'emploi bondit de 3,4 points sur la seule année 2024, et de plus de 6 points entre 2022 et 2024. D'où une nuance décisive, presque un contre-argument : repousser l'âge de départ relève mécaniquement le taux d'emploi sans créer un seul poste. On maintient des personnes dans la catégorie des actifs ; on ne garantit pas qu'elles soient réellement en emploi. La statistique monte ; la question de savoir où vont ces seniors « maintenus » reste entière.
Un retard européen qui ne se comble pas
Élargissons la focale. Même à son record, la France reste sous la moyenne de l'Union européenne (65,2 %) et ne se classe qu'au 17ᵉ rang des Vingt-Sept. L'écart est plus criant encore chez les 60-64 ans, où la France plafonne à 42,4 % contre 53,1 % dans l'UE. Les modèles nordique et allemand, la Suède emploie 78,1 % de ses seniors, l'Allemagne 75,2 %, ne doivent rien au hasard : formation continue, aménagement des fins de parcours, culture managériale du maintien plutôt que de l'éviction. La France rattrape, mais l'écart est structurel : il tient moins à l'âge de départ qu'à la manière dont on emploie, forme et retient les plus de 55 ans.
Le sas de précarité : ni en emploi ni en retraite
C'est l'angle mort du record, et le plus préoccupant. Reculer l'âge de la retraite sans garantir l'emploi allonge la période où des seniors ne sont ni en poste ni encore retraités. L'Insee a chiffré cette zone grise : parmi les 55-69 ans, une personne sur six se trouvait en 2021 ni en emploi ni à la retraite, une situation le plus souvent subie, pour raisons de santé, d'invalidité ou faute d'avoir retrouvé un poste. Entre 55 et 61 ans, la proportion atteint en moyenne un senior sur cinq. Et quand un senior tombe au chômage, il y reste : le chômage de longue durée y est la norme. On peut donc faire grimper le taux d'emploi et, dans le même mouvement, laisser enfler à côté un réservoir de précarité que la moyenne masque.
Ce que la loi de 2025 change, et ne change pas
Le législateur a fini par s'emparer du sujet. Après l'« index seniors » de la réforme de 2023, censuré par le Conseil constitutionnel, les partenaires sociaux ont signé en novembre 2024 un accord national interprofessionnel, transposé par la loi promulguée fin octobre 2025. Trois outils en émergent : un « contrat de valorisation de l'expérience » pour faciliter l'embauche des seniors, un entretien de parcours professionnel, dont un rendez-vous avant 60 ans sur le maintien en emploi et la fin de carrière -, et une obligation de négocier sur l'emploi des seniors dans les branches et entreprises d'au moins 300 salariés. Le pari est celui de l'incitation et du dialogue social, non de la contrainte. Il vaudra ce que vaudra son suivi : sans mesure fine de ce qui se passe dans les entreprises, ces dispositifs risquent de rester des intentions. Là se joue la responsabilité des employeurs autant que celle de l'État.
Une moyenne nationale qui masque des France très différentes
Le taux d'emploi des seniors n'est pas une donnée homogène : il dépend du métier, du secteur et du bassin d'emploi. Un cadre de 62 ans qui prolonge volontiers sa carrière et un ouvrier de 58 ans usé par le travail pénible n'ont pas le même horizon, le premier gonfle la statistique, le second alimente le sas de précarité. Les territoires industriels et ruraux, et les filières exposées à l'usure, concentrent les sorties précoces ; les métropoles tertiaires affichent des seniors plus durablement en poste. Or ces écarts, décisifs pour l'action publique locale comme pour les branches, restent largement sous-mesurés. Une moyenne nationale à 60,4 % ne dit rien du technicien d'un bassin d'emploi sinistré ni de l'aide à domicile dont le corps ne suit plus.
Mesurer pour agir
Le record de 2024 est un point de départ, pas une ligne d'arrivée. Pour l'État, dont l'équilibre du système de retraite dépend du maintien des seniors en activité ; pour les entreprises, confrontées à la transmission des compétences et au management des âges ; pour les branches, les médias et les seniors eux-mêmes, la question pertinente n'est pas le taux moyen, mais le vécu : qui reste en emploi et à quelles conditions, qui bascule dans la zone grise, et sur quels territoires. Objectiver l'expérience du travail après 55 ans, l'usure ressentie, le rapport à la fin de carrière, la réalité du maintien en poste, commune par commune et métier par métier, voilà le préalable à toute politique efficace. C'est le métier de l'Institut Quorum : transformer un record statistique en connaissance actionnable, pour que la décision, publique comme privée, agisse là où le besoin est réel, et non là où la moyenne le suggère.