Il est l'un des rares services publics à faire l'unanimité, et l'un des plus mal connus dans son fonctionnement réel. Le modèle français de sécurité civile ne repose ni d'abord sur l'État, ni sur un corps de fonctionnaires : il repose sur des citoyens engagés. Au 31 décembre 2024, la France comptait 256 400 sapeurs-pompiers, dont 78 % de volontaires, selon les statistiques de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC). Notre thèse est simple : ce socle, silencieux et remarquablement résilient, est soumis à un effet de ciseaux, des sollicitations qui augmentent, un vivier d'engagement que rien ne garantit, dont l'issue dépendra autant de l'opinion et des territoires que de la loi.
Un modèle singulier, fondé sur l'engagement citoyen
Contrairement à la plupart de ses voisins, la France a construit sa couverture opérationnelle sur le volontariat : près de 200 000 sapeurs-pompiers volontaires assurent, aux côtés d'environ 43 000 professionnels et 13 000 militaires, le maillage de plus de 6 000 centres d'incendie et de secours. C'est ce maillage qui garantit un secours de proximité dans les communes rurales et périurbaines, là où aucun modèle entièrement professionnalisé ne serait finançable. Le volontariat n'est donc pas un supplément d'âme : c'est la condition économique et territoriale du modèle.
Des sollicitations record, des effectifs qui stagnent
En 2024, les services d'incendie et de secours ont réalisé 4 754 800 interventions, soit une toutes les 6,6 secondes, d'après le ministère de l'Intérieur. Dans le même temps, les effectifs volontaires n'ont que faiblement progressé : les données ministérielles citées au Sénat font état de 196 825 volontaires en 2009 et de 200 046 en 2023. Quinze ans de quasi-stagnation face à une activité structurellement croissante : c'est là que se noue l'effet de ciseaux. Chaque volontaire est davantage sollicité, ce qui pèse sur la conciliation avec l'emploi et la vie familiale, et donc sur la fidélisation, alors que la durée moyenne d'engagement s'établit autour d'une dizaine d'années selon les travaux parlementaires.
Le secours à personne, symptôme d'un système de santé sous tension
Le mécanisme le plus puissant de cette hausse n'est pas l'incendie : c'est le secours d'urgence aux personnes, passé d'environ 3,2 millions d'interventions en 2014 à 4,1 millions en 2024. La lutte contre l'incendie ne représente plus qu'une part minoritaire de l'activité. Autrement dit, les tensions de l'accès aux soins, désertification médicale, urgences saturées, vieillissement, se déversent mécaniquement sur les casernes. Les sapeurs-pompiers deviennent, de fait, le dernier maillon disponible du système de santé dans de nombreux territoires, une évolution que la Cour des comptes relie explicitement aux recompositions de l'offre de soins.
Qui paie ? La facture discrète des collectivités
Le financement de ce modèle est lui aussi territorial : les dépenses des services d'incendie et de secours, environ 4,7 milliards d'euros par an, sont couvertes à près de 90 % par les collectivités locales, les départements en tête, rappelle la Cour des comptes. Dans un contexte de finances locales contraintes, chaque intervention supplémentaire de secours à personne interroge la répartition des charges entre l'État, l'assurance maladie et les budgets départementaux. La question n'est plus technique : elle deviendra politique à mesure que les arbitrages budgétaires locaux se durciront.
Le climat change l'échelle du risque
À cette équation s'ajoute l'intensification des risques naturels : feux de forêt remontant vers le nord, inondations, tempêtes, canicules. Le Beauvau de la sécurité civile, lancé en avril 2024 par le ministère de l'Intérieur, part précisément de ce constat : un modèle conçu pour des crises localisées doit désormais faire face à des événements plus fréquents, plus longs et simultanés. La mobilisation de colonnes de renfort sur plusieurs semaines suppose un vivier de volontaires disponible, et des employeurs, publics comme privés, qui acceptent de libérer leurs salariés.
Un modèle fragile ? La nuance s'impose
Il faut pourtant se garder du récit de l'effondrement. Les effectifs volontaires ne s'effondrent pas : ils ont franchi la barre des 200 000, et la consultation publique du Beauvau, plus de 20 000 contributions, a confirmé un attachement massif au modèle et à ses acteurs, dont 81 % sont volontaires ou bénévoles. La loi du 25 novembre 2021, dite loi Matras, a par ailleurs renforcé la reconnaissance de l'engagement, en abaissant notamment de 20 à 15 ans le seuil d'accès à la prestation de fidélisation. Le vrai risque n'est pas la disparition, mais l'érosion lente : un déséquilibre croissant entre ce que la société demande à ses volontaires et ce qu'elle leur rend.
Du Beauvau à la loi : ce que l'opinion peut changer
Les conclusions du Beauvau, présentées par le ministère, dessinent une ambition : faire de chaque citoyen un acteur de sa propre sécurité, avec l'objectif de former 80 % de la population aux gestes qui sauvent, avant un projet de loi de modernisation de la sécurité civile. Pour les acteurs concernés, les questions d'opinion sont décisives : qu'est-ce qui déclenche, ou décourage, un engagement volontaire chez les 18-35 ans ? Quels employeurs sont prêts à jouer le jeu, et à quelles conditions ? Quelle acceptabilité pour de nouveaux financements ? Aucune réforme ne réussira contre, ou sans, l'adhésion des habitants et des élus.
Mesurer l'engagement avant qu'il ne manque
Pour un département, une intercommunalité ou une commune, attendre que les centres de secours peinent à armer leurs gardes serait la pire des stratégies. L'Institut Quorum le constate étude après étude : les politiques publiques réussies sont celles qui s'appuient sur une connaissance fine des attentes et des freins. Enquête auprès des habitants sur la perception de la sécurité civile, baromètre de l'engagement auprès des jeunes et des employeurs, évaluation de l'acceptabilité des choix de financement : autant d'outils qui permettent d'agir sur le volontariat avant que la ressource ne se raréfie. Le modèle français de sécurité civile a un mérite rare : il fonctionne. Le préserver suppose de le mesurer, de le comprendre, et de décider à temps.