Deux familles de données, deux objets

Parler d’accès aux soins revient à mobiliser deux familles de données. La première est administrative : démographie médicale, patientèles, remboursements, indicateurs d’accessibilité. Elle décrit l’offre. La seconde est déclarative : elle interroge les habitants sur ce qu’ils vivent, sur les soins repoussés, évités ou abandonnés. Elle décrit la demande ressentie. Les deux sont nécessaires et ne se remplacent pas. Notre observatoire local de l’accès aux soins s’inscrit dans la seconde famille, en complément des bases administratives.

Ce que dit l’offre de soins

Du côté de l’offre, les professionnels eux-mêmes sonnent l’alerte. Selon la DREES, 78 % des médecins généralistes libéraux jugeaient en 2022 l’offre de médecine générale insuffisante dans leur zone d’exercice, contre 67 % lors de l’enquête précédente de 2019. L’enquête a été conduite de janvier à avril 2022 auprès d’environ 1 550 généralistes. Ce constat nourrit le débat sur les déserts médicaux, mais il ne dit pas combien d’habitants, dans quelle commune, renoncent effectivement à se soigner.

Les motifs du renoncement
Motifs principaux déclarés dans l’enquête SRCV 2018 (en %)
Préfère attendre que cela passe34 %Raisons financières21 %Manque de temps16 %
Source : DREES, DREES Méthodes n° 10, août 2023, d’après l’enquête SRCV 2018 de l’Insee.

Ce que dit le vécu des habitants

La mesure du renoncement est plus délicate qu’il n’y paraît. Dans l’enquête SRCV de l’Insee, les taux estimés se situent entre 3,1 % et 4,4 % de la population. Dans le baromètre d’opinion de la DREES, selon la formulation de la question, ils varient de 7,7 % à 18,8 %. Ces écarts ne traduisent pas des erreurs, mais des conventions de mesure différentes, que nous détaillons dans notre note sur la formulation des questions de renoncement. Le motif principal déclaré, dans SRCV 2018, est d’ailleurs rarement financier : 34 % préfèrent attendre que les choses s’arrangent, 21 % invoquent l’absence de moyens, 16 % le manque de temps.

Pourquoi le national ne descend pas au local

Un taux national est une moyenne. Il masque les écarts entre un bassin urbain doté de spécialistes, une zone rurale éloignée des urgences et une commune dont les médecins partent en retraite sans successeur. Surtout, il ne peut pas être comparé à une mesure locale issue d’un autre questionnaire : comparer deux chiffres de formulations différentes est, selon la DREES, une erreur de lecture. Une collectivité qui cite le taux national pour qualifier son propre territoire commet donc deux approximations à la fois.

Lire des évolutions, pas des niveaux

La DREES recommande de lire le renoncement en évolution ou en comparaison de sous-populations, jamais en niveau absolu. Elle observe que le rapport entre le renoncement des 20 % les plus modestes et celui de l’ensemble de la population reste compris entre 1,6 et 2,0 quelle que soit la formulation. La structure du phénomène est donc robuste, même si son niveau ne l’est pas. Pour une collectivité, la conséquence est pratique : fixer la formulation dès la première vague, la conserver, et suivre l’évolution dans le temps et entre quartiers.

À quel moment la mesure devient-elle nécessaire ?

Le moment le plus utile est celui de la préparation d’un contrat local de santé ou d’un projet de maison de santé. Le diagnostic local doit alors objectiver ce que les habitants vivent : renoncement, délais, éloignement, reste à charge. C’est l’objet de notre enquête santé des habitants, qui alimente le diagnostic, et de l’observatoire qui en assure le suivi. La première vague sert de référence, les suivantes mesurent l’effet des actions engagées.

Le contre-argument : mesurer ne soigne pas

C’est vrai : un observatoire ne crée pas un médecin. Mais décider sans mesure expose à deux risques. Le premier est de cibler la mauvaise zone ou le mauvais problème, par exemple financer un équipement là où le frein principal est le délai. Le second est de ne pas pouvoir démontrer l’effet des actions engagées, donc de perdre la confiance des financeurs et des habitants. La mesure ne remplace pas l’offre de soins, elle oriente et justifie l’effort qui la renforce.